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Roger Tallon,
père du design SNCF

Près de 40 ans après leur conception, les TGV et les trains Corail témoignent encore du caractère visionnaire de l’œuvre de Roger Tallon. Fonctionnalité, simplicité, confort : découvrez l’héritage de celui qui a révolutionné le voyage en train par le design.


Mais qui est
Roger Tallon ?

Roger Tallon : son nom ne vous dit peut-être rien, mais vous le connaissez certainement à travers quelques-unes de ses créations cultes. Télévision portable Téléavia, réfrigérateurs et machines à laver Frigidaire, montres Lip, robots ménagers Peugeot, chaussures de ski Salomon, bidons d’essence Elf, brosse à dents Fluocaril, mais aussi les trains Corail et TGV pour SNCF : tout au long de sa carrière, Roger Tallon a réinventé avec génie notre quotidien. Il fut d’ailleurs le premier à imposer le design dans notre pays, dans le sens de « discipline visant à une harmonisation de l’environnement humain » (1). Dans la France de l’après-guerre, où tout manque et ou tout est à réinventer, il conçoit des centaines d’objets innovants, à la simplicité indémodable.

Véritable humaniste de la société de consommation, Roger Tallon souhaite aussi permettre au grand public de mieux voyager. En 1973, lorsqu’il fonde sa propre agence, Design Programmes, il se spécialise dans le design ferroviaire et travaille plus de 25 ans avec SNCF. Création de la signalétique du RER, conception des voitures Corail, de l’aménagement intérieur du TGV Atlantique et du TGV Duplex dans son ensemble : jusqu’à sa mort en 2011, alors qu’il travaille pour le tramway de Tours, il ne cesse de réinventer notre expérience du voyage sur rail.

(1) Dictionnaire Larousse de la langue française

Une vie dédiée au design

Né en 1929, Roger Tallon se lance d’abord dans des études d’ingénieur. Jeune diplômé, il décroche un poste chez Caterpillar, où il coordonne la communication technique et commerciale, puis chez DuPont de Nemours, en tant que consultant. En 1953, il intègre Technès, bureau d’études techniques et d’esthétique fondé par Jacques Viénot. À sa mort, Roger Tallon prend sa suite et fait connaître la discipline : en 1957, il donne le 1er cours de design de France à l’École des arts appliqués de Paris et crée en 1963 le département design de l’École nationale supérieure des arts décoratifs.


La signalétique du RER : simplicité et précision

En 1976, Design Programmes et Roger Tallon se voient confier une mission bien particulière : concevoir la signalétique du RER, exploité à la fois par SNCF et la RATP. Système complexe qui doit se traduire de la manière la plus simple, précise et durable possible, Tallon imagine la signalétique d’une manière complètement nouvelle : sous la forme d’un système de signes. Sur ce projet, il collabore avec le designer Rudi Meyer qui prendra en charge l’ensemble de la conception graphique. Ensemble, ils s’arrêtent sur un choix de symboles aux couleurs vives et au graphisme épuré qui permet de fournir très rapidement l’information nécessaire aux usagers, de plus en plus nombreux, pour s’orienter rapidement dans l’espace. Une économie de l’information qui facilite la compréhension et répond parfaitement à l’exigence de fluidité de la circulation dans les couloirs du RER.

Un design fonctionnel

Alors que la plupart de ses collègues cèdent aux modes éphémères et aux effets esthétiques gratuits, Tallon reste fidèle à ses principes : simplicité, fonctionnalité, intemporalité. D’après lui, «la beauté est la simple résultante d’une œuvre bien faite. [...] Une forme ne doit pas être belle mais bonne...bonne, parce qu’elle est logique, pratique et remplit son rôle.»(1)
Fonctionnaliste avant l’heure, Roger Tallon fait, à l'époque, figure d’original en France. Mais ce qui se passe à l’étranger lui donne raison. Dans les années 1950, à l’heure où personne ne parle encore vraiment de « design » dans l’hexagone, il y a déjà des diplômés en design aux États-Unis. Là-bas, le métier est même intégré à la direction de grandes entreprises comme Caterpillar et DuPont de Nemours, où Roger Tallon travaille quelques années.

Adopter une vision d’ensemble, aller à l’essentiel pour rendre les objets faciles à utiliser : voici ce que Roger Tallon y apprend. Partisan de la simplicité, il aime les contraintes, qu’il vit comme autant de challenges à relever. Marianne Persine Heissler, ancienne chargée des études à la direction de la communication SNCF, avec qui Roger Tallon travailla à la mise au point d’un programme global de design pour les trains Corail souligne d’ailleurs : «Plus il y a de données à concilier, plus il est à son affaire : paradoxalement, c’est dans la recherche de leur intégration qu’il trouve toute sa liberté créatrice»(2). Un trait de caractère qui s’avère très utile lorsqu’il conçoit la signalétique du RER pour SNCF.

(1) Créateurs d’hier et d’aujourd’hui. Roger Tallon, Maison et Jardin, n°2, 1982
(2) Penser le train autrement, du Corail au TGV (article), Marianne Persine Heissler


Une approche innovante

Designer de la télévision portable Téléavia puis du TGV, Roger Tallon s’impose comme un artisan de la modernité. Son ambition : concevoir des objets et des espaces bien pensés, afin d’améliorer le quotidien du plus grand nombre et accompagner l’évolution des modes de vie. Dès les années 1970, il anticipe l’évolution du train en comprenant la place qu’il occuperait dans la société d’aujourd’hui, combien nos déplacements et la valeur du temps définiraient nos vies.

Une locomotive, des roues, des voitures et des sièges : selon le designer, le train ne doit pas se résumer à cela. Moyen de transport avant tout, le train n’en est pas moins un espace de vie où les voyageurs passent plusieurs heures, circulent, discutent, lisent et même dorment. Une réflexion qui le pousse à repenser l’expérience du voyage en train. En 1974, pour le train Corail, il adopte une approche radicalement nouvelle : «J’essaye de me mettre à la place de ceux qui l’utiliseront» (1) déclare-t-il.

Pour cela, il transforme une ancienne voiture SNCF en prototype roulant et filme les passagers à bord. L’enregistrement révèle les comportements et les mouvements des voyageurs, la manière dont ils s’assoient, se déplacent, et même celle dont ils lisent leur journal. Aidé par des spécialistes des sciences humaines et sociales, il élabore un cahier des charges très précis. Une méthode innovante qui sera saluée : «le succès du train Corail m’a récompensé de tout le travail effectué avec des psychologues et des sociologues. Les gens sentent le respect qu’on leur a manifesté et dégradent beaucoup moins les wagons», remarque le designer (1).

(1) Créateurs d’hier et d’aujourd’hui - Roger Tallon, Maison et Jardins, n°2, 1982

Les trains Corail et l’ère du « confort sur rail »

Dès 1974, les voitures Corail imaginées par Roger Tallon parcourent la France et l’Europe. Fer de lance de la révolution initiée par le designer, ce train aux voitures de couleur grise et aux portes colorées en orange remplace les vieilles voitures vertes des générations précédentes. Contraction de « confort » et de « rail », le Corail place le bien-être des passagers au centre. Voitures spacieuses, généralisation de la climatisation, amélioration de la suspension et de l’insonorisation, ou encore perfectionnement du roulement grâce à l’installation d’anti-enrayeurs sur toutes les voitures : les trains Corail constituent un bond en avant en terme de confort pour les voyageurs.


Le TGV Atlantique, une réussite de A à Z

En 1983, après la sortie du 1er TGV destiné à la ligne Sud-Est, révolutionnaire par sa vitesse de circulation de près de 300 km/h, mais perfectible par son aménagement, SNCF confie à Roger Tallon le projet d’un nouveau modèle de TGV : le TGV Atlantique. Le designer conçoit la livrée (la décoration extérieure) et l’aménagement intérieur de ce train comme un univers à part entière, où rien n’est laissé au hasard. La carrosserie bleu et argent ainsi que les portières rouges sont une nouveauté. À l’intérieur, Roger Tallon réaménage complètement l’espace. Il imagine la voiture bar, idéale pour se retrouver et discuter, les éclairages tamisés ainsi que les sièges « Coach » anti-vibrations aux fines rayures : en un mot, Roger Tallon invente le TGV tel que nous le connaissons. En circulation dès 1989, le TGV Atlantique se fait connaître dans le monde entier pour sa vitesse, son confort et son élégance sans pareil.

Une philosophie globale

Des objets bien pensés et bien faits : c’est donc ce qui constitue la marque de fabrique de Roger Tallon. Une exigence qui l’amène à envisager le design d’un objet non pas comme un point isolé mais comme faisant partie d’un écosystème. Pour lui, «il n’est pas question de créer des objets hors de leur cadre, dans l’abstrait» (1) car il conçoit son rôle de designer comme une mission, l’espoir «de contribuer à l’amélioration de l’équipement collectif, de déboucher sur le design «social»» (1).

Le transport, «habitat mobile qui s’intègre dans un système» (2), doit donc être envisagé comme tel. La qualité du design d’un fauteuil de train ne peut être jugée sans penser ce qui l’entoure. Les proportions, les formes, les couleurs, les matières et la luminosité doivent constituer un ensemble cohérent. Pour parvenir à ce résultat, Roger Tallon tient compte des paramètres relatifs à la conception, la production et l’usage d’un train, et coordonne les équipes aux côtés de l'ingénieur en chef.

L’objectif de cohérence que se fixe Roger Tallon s’applique également dans la durée. Signalétique, design intérieur et extérieur des trains : en 25 ans, Tallon crée pour SNCF un système unifié de signes et d’objets. Par exemple, à sa sortie en 1989, le TGV Atlantique s’impose comme le train «le plus élaboré, le plus achevé», mais «sans rupture ni dévalorisation des autres «produits» de l’offre SNCF» (3). Le fil rouge de son travail : la vision d’une mobilité innovante, fluide et confortable pour tous.

(1)    L’express va plus loin sur le design avec Roger Tallon, L’Express n°993, 20-26 juillet 1970
(2)    À fond de train pour Roger Tallon, TGV = très grandes variations, L’évènement du jeudi, 19-25 avril 1990
(3)    Penser le train autrement, du Corail au TGV (article), Marianne Persine Heissler


Roger Tallon :
le père du design ferroviaire

À travers la pléiade d’objets industriels, personnels ou encore collectifs qu’il dessine, c’est la société dans son ensemble que Roger Tallon a souhaité servir. Concevoir un train aura été son défi majeur : objet industriel par excellence et machine parmi les machines. Un train est aussi un lieu de vie, un espace collectif et partagé, ou chacun doit pouvoir trouver sa place, se déplacer facilement et se sentir un peu chez soi.

Voitures Corail en 1974, TGV Atlantique en 1989, Eurostar en 1994 et TGV Duplex en 1995 : les créations de Tallon pour SNCF connaissent un grand succès. Pourtant, leur collaboration n’a pas toujours été facile. La vision radicalement nouvelle du designer rencontre des oppositions et certains projets n’aboutiront pas pour des raisons de coûts et de délais. Un de ses regrets : ne pas avoir pu réaliser le même travail qu’effectué pour le matériel, c’est-à-dire les trains, au niveau de l’image de l’entreprise.

Malgré cela, Roger Tallon est, et restera pour SNCF, «l’artisan de la modernisation» (1). Le TGV, auquel il a donné son aspect actuel, est «un véritable succès populaire et une fierté française, enviée à l'international» (2). Fait Commandeur des Arts et des Lettres en 1992 par Jacques Fournier, président de SNCF, au nom du Ministre de la Culture, le grand designer est reconnu par tous comme l’inventeur du design ferroviaire en France. Confort, simplicité, durabilité : encore aujourd’hui, SNCF s’inspire de l’héritage de Roger Tallon pour concevoir ses projets de demain.

(1) Déclaration de Jacques Fournier, ancien président de SNCF. Penser le train autrement, du Corail au TGV (article), Marianne Persine Heissler
(2) Déclaration de Guillaume Pepy, actuel président de SNCF, à la mort de Roger Tallon