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Dès leurs débuts, ils sont attirés l'un par l'autre, l'un vers l'autre. L'un, le chemin de fer, est plus ancien que l'autre, puisqu'il est né en Grande-Bretagne dans les années 1810-1820. L'autre, le cinéma, crève l'écran en France à la toute fin du siècle. Il s'agit d'un art, et de l'autre côté, d'une industrie – et d'un service. Mais l'un comme l'autre sont issus de la civilisation de la machine, l'un comme l'autre se reconnaissent. D’emblée, le cinéma tend à capter l'image des puissantes machines ferroviaires, ces demi-dieux du rail qui transportent sur leurs croupes ou dans leurs flancs les simples piétons. Les trains, au cinéma, sont la métaphore de l’énergie qui va. Fuite, course. Halètements. Sueurs et vapeurs mêlées. Dans La Roue d'Abel Gance (1922), l'enjeu, c'est le rythme. Mélodie tressautant de mille chocs, soubresauts instillés par la partition violente et âpre d'Arthur Honegger. Catastrophes ferroviaires, vertiges autodestructeurs : Sisif, le mécanicien romantique, amoureux de la petite Norma qui ne le lui rend pas, pousse sa machine à fond pour rencontrer le néant. Cette fascination pour la vitesse comme ivresse mortelle se retrouve dans La Bête humaine de Jean Renoir (1938, d’après Emile Zola). Jean Gabin, ouvrier mécanicien sur la ligne Paris-Le Havre, est obsédé par une pulsion violente qui le pousse au meurtre. C'est une violence similaire, souligne Renoir, que l’on retrouve à l’état brut dans le fonctionnement même des pistons et des roues de la déesse à vapeur. L’ouvrier offert à la divine vitesse perd son humanité à trop fréquenter sa locomotive-Moloch, qui dévore le bois et crache le feu dans sa course poursuite vers l'autre bout de la ligne... A l'autre bout de la ligne, on accède à l'inconnu. C'est le train qui transporte, d'un tour de roue magique, d'un pays à un autre, d'une gare à une autre. Le train, c'est cet ascenseur vers d'autres niveaux de réalité. Dans L'ordre et la sécurité du monde (Claude d'Anna, 1978), Bruno Cremer parcourt en train une Europe fantastique, où derrière le visage apparemment banal des lieux, se cache une réalité effrayante, faite de complots. Dans La voie sans disque, de 1933 (Léon Poirier), on retrouve ce thème de l'espionnage, situé cette fois pendant la Première Guerre Mondiale, à Djibouti. Dans Celles qu’on n’a pas eues, de Pascal Thomas (1980), une petite troupe d’hommes, parmi lesquels Michel Galabru, Daniel Ceccaldi et Bernard Menez, lors d'un même voyage se racontent leur passé de cœur et de corps. Mais le chemin de fer appartient aussi à ceux qui en vivent, qui travaillent, aiment et rient – ou pleurent – à l'ombre des grandes bêtes ferroviaires. Plus le temps passe, et plus le train devient mémoire. Mémoire de la France, mémoire des France qui se succèdent au fil des ans, des époques... Nostalgie pour la magnificence des grands trains du passé et du luxe, comme dans L'étoile du Nord de Pierre Granier-Deferre en 1982. Ou encore dans Katia de Robert Siodmak, avec Romy Schneider (1959), où l'on assiste à l'arrivée du train impérial de Russie à la gare de la porte Dauphine, sur la petite ceinture de Paris. Mémoire aussi du matériel, des locomotives, bolides et convois sous toutes leurs formes. Dans Le voyage du père (1966, Denys de La Patellière), avec Fernandel, on voit rouler avec allure un autorail « Picasso ». Dans La Roue, remake du classique d'Abel Gance réalisé en 1956 par Maurice Delbez, est célébrée la BB 9004, locomotive vedette du record du monde de vitesse de 1955. Dans La bête humaine, ce sont les machines des années 1930 qui jouent leur propre rôle... Le train-jouet n'est pas oublié, passion du modélisme ferroviaire oblige, dans des films aussi différents que Destins, de Richard Pottier avec Tino Rossi (1946) ou Le jouet, de Francis Weber (1976), avec Pierre Richard, où l'on peut admirer tout un réseau à l'échelle "H0". Le rail, enfin, c'est un espace politique. C'est le cas de La Bataille du rail, de René Clément (1945), qui exalte la résistance des cheminots à peine celle-ci achevée. Dans ce film classique, Clément n'hésite pas à sacrifier du matériel lors de la fameuse scène du déraillement final, pour offrir plus de réalité à la cruauté des combats. |
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