Culture

CINÉMA

 
 

Trains de lumières pour salles obscures

Film de cinéma et train

27/08/2010

Le cinéma et le train suivent le même rail : celui du mouvement. Celui de la modernité. On ne compte plus les longs-métrages français dont le train est une star, si ce n'est LA star. Suivez le guide.

Dès leurs débuts, ils sont attirés l'un par l'autre, l'un vers l'autre. L'un, le chemin de fer, est plus ancien que l'autre, puisqu'il est né en Grande-Bretagne dans les années 1810-1820. L'autre, le cinéma, crève l'écran en France à la toute fin du siècle. Il s'agit d'un art, et de l'autre côté, d'une industrie – et d'un service. Mais l'un comme l'autre sont issus de la civilisation de la machine, l'un comme l'autre se reconnaissent. D’emblée, le cinéma tend à capter l'image des puissantes machines ferroviaires, ces demi-dieux du rail qui transportent sur leurs croupes ou dans leurs flancs les simples piétons.
Le premier film de l'histoire, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, de Louis Lumière (1895), cadre en quelques secondes l’entrée en gare d’un convoi à vapeur. Toute la force et le mouvement sont là, la vapeur et la vie, qui séduisent et effrayent les quelques spectateurs qui assistent pour la première fois au miracle de l'image mouvante, de la lumière qui vibre.

Les trains, au cinéma, sont la métaphore de l’énergie qui va. Fuite, course. Halètements. Sueurs et vapeurs mêlées. Dans La Roue d'Abel Gance (1922), l'enjeu, c'est le rythme. Mélodie tressautant de mille chocs, soubresauts instillés par la partition violente et âpre d'Arthur Honegger. Catastrophes ferroviaires, vertiges autodestructeurs : Sisif, le mécanicien romantique, amoureux de la petite Norma qui ne le lui rend pas, pousse sa machine à fond pour rencontrer le néant.

Cette fascination pour la vitesse comme ivresse mortelle se retrouve dans La Bête humaine de Jean Renoir (1938, d’après Emile Zola). Jean Gabin, ouvrier mécanicien sur la ligne Paris-Le Havre, est obsédé par une pulsion violente qui le pousse au meurtre. C'est une violence similaire, souligne Renoir, que l’on retrouve à l’état brut dans le fonctionnement même des pistons et des roues de la déesse à vapeur. L’ouvrier offert à la divine vitesse perd son humanité à trop fréquenter sa locomotive-Moloch, qui dévore le bois et crache le feu dans sa course poursuite vers l'autre bout de la ligne...

A l'autre bout de la ligne, on accède à l'inconnu. C'est le train qui transporte, d'un tour de roue magique, d'un pays à un autre, d'une gare à une autre. Le train, c'est cet ascenseur vers d'autres niveaux de réalité. Dans L'ordre et la sécurité du monde (Claude d'Anna, 1978), Bruno Cremer parcourt en train une Europe fantastique, où derrière le visage apparemment banal des lieux, se cache une réalité effrayante, faite de complots. Dans La voie sans disque, de 1933 (Léon Poirier), on retrouve ce thème de l'espionnage, situé cette fois pendant la Première Guerre Mondiale, à Djibouti.
C’est une réalité plus poétique que découvrent, tout au long de leur voyage à pied le long des rails entre Troyes et Paris, le père et la fille d’Un Etrange voyage (1980, Alain Cavalier), à la recherche de leur mère et grand-mère disparues lors d’un voyage passé.

Le train, c'est un morceau de vie. La vie de ceux qui l'empruntent, bien sûr. Dans le ventre rassurant du compartiment, comme en une mère retrouvée, s'abandonnent les âmes, s'exhalent les confidences.
Dans Celles qu’on n’a pas eues, de Pascal Thomas (1980), une petite troupe d’hommes, parmi lesquels Michel Galabru, Daniel Ceccaldi et Bernard Menez, lors d'un même voyage se racontent leur passé de cœur et de corps.

Mais le chemin de fer appartient aussi à ceux qui en vivent, qui travaillent, aiment et rient – ou pleurent – à l'ombre des grandes bêtes ferroviaires.
Le meilleur de la vie, film de Renaud Victor (1985), raconte par le menu et mille détails savoureux, la vie familiale et professionnelle d'un ambulant de la poste.
Dans Le voyage à Biarritz, de Gilles Grangier (1962) avec Fernandel, un modeste chef de gare rêve tous les jours en regardant passer les trains qui vont vers la mer. Il finit par réaliser son rêve, emmener son épouse pour une virée à Biarritz...
Rêves modestes du quotidien, imbrications entre les destins humains et les destins tournant et retournant, passant et repassant, des machines. Les trains sont des dieux, mais ne sont-ils pas prisonniers des rails – suivant en cela leur propre destin ? Destin fugace, destin tragique aussi, comme dans
Le signal rouge, d'Ernest Neubach avec Eric von Stroheim (1948), où un homme, pour se venger de l'accident ferroviaire qui a coûté la vie à sa femme, provoque des déraillements. Destin collectif aussi, celui du monde du rail tout entier, celui des roulants et des non-roulants, unis par les mêmes peurs, les mêmes joies. Dans Gargousse de Henry Wulschleger, en 1938, un chef de gare lutte pour la survie de sa ligne en Provence, écho des politiques de fermeture de lignes ferroviaires qui reflète une partie de l'histoire du rail jusqu'aux années 1970. En 1978 un autre film reprend ce thème, toujours présent, toujours douloureux : La comédie du train des pignes, de François de Chavannes avec François Léotard.

Plus le temps passe, et plus le train devient mémoire. Mémoire de la France, mémoire des France qui se succèdent au fil des ans, des époques... Nostalgie pour la magnificence des grands trains du passé et du luxe, comme dans L'étoile du Nord de Pierre Granier-Deferre en 1982. Ou encore dans Katia de Robert Siodmak, avec Romy Schneider (1959), où l'on assiste à l'arrivée du train impérial de Russie à la gare de la porte Dauphine, sur la petite ceinture de Paris. Mémoire aussi du matériel, des locomotives, bolides et convois sous toutes leurs formes. Dans Le voyage du père (1966, Denys de La Patellière), avec Fernandel, on voit rouler avec allure un autorail « Picasso ». Dans La Roue, remake du classique d'Abel Gance réalisé en 1956 par Maurice Delbez, est célébrée la BB 9004, locomotive vedette du record du monde de vitesse de 1955. Dans La bête humaine, ce sont les machines des années 1930 qui jouent leur propre rôle... Le train-jouet n'est pas oublié, passion du modélisme ferroviaire oblige, dans des films aussi différents que Destins, de Richard Pottier avec Tino Rossi (1946) ou Le jouet, de Francis Weber (1976), avec Pierre Richard, où l'on peut admirer tout un réseau à l'échelle "H0".

Le rail, enfin, c'est un espace politique. C'est le cas de La Bataille du rail, de René Clément (1945), qui exalte la résistance des cheminots à peine celle-ci achevée. Dans ce film classique, Clément n'hésite pas à sacrifier du matériel lors de la fameuse scène du déraillement final, pour offrir plus de réalité à la cruauté des combats. 

Affiche du film La Bête Humaine Affiche du film Le Train Affiche du film Le Voyage à Biarritz Affiche du film l'Etoile du Nord Affiche du film Le Signal Rouge