Crédit photo en-tête de page : Ariane Hermelin / SNCF

Comment réagir face au harcèlement dans les transports

Que faire quand on est témoin d’une situation de harcèlement ? Pour vous donner des clefs, des formations d’une durée de 20 minutes sont organisées régulièrement dans des gares. On a participé à l’une d’entre elles. Récit à la première personne.

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« Est-ce que je peux vous parler de harcèlement de rue ? »

Il est environ 15h, ce mercredi 11 mars, quand j’arrive devant la petite loge aménagée dans un coin de la gare de Magenta, dans le nord de Paris. L’espace détonne dans ce lieu d'ordinaire si familier. Sur l’un des quatre murs du stand, est installé un grand écran rappelant, images à l’appui, la réalité quotidienne du harcèlement de rue. À quelques mètres de là, une même question, tel un leitmotiv : « Est-ce que je peux vous parler de harcèlement de rue ? ». Trois jeunes bénévoles abordent les passants qui filent dans les couloirs. Pour au moins leur laisser un flyer, à défaut de les convaincre tous de pénétrer dans dans ce box de 10 m2 où les attendent deux formatrices du programme Stand Up.

La présence d’un vigile avenant, la simplicité du lieu, l’attitude encourageante des formatrices, tout concourt à faire de cet endroit un espace d’échanges dans lequel on se sent en confiance. Malgré la faible affluence, horaire oblige, la session commence dès que nous avons pris place, trois autres femmes et moi, sur les bancs disposés à l’intérieur. Détail frappant : on apprend d’emblée que c’est vers 15h, ce ventre mou de l’après-midi, que l’on observe le pic de harcèlement dans les lieux publics.

Les formations « Stand Up » continuent en ligne

À l’initiative de la Fondation des Femmes, d’Île-de-France Mobilités, de la SNCF et de la RATP, « Stand Up »  est un vaste programme de sensibilisation du public au harcèlement de rue. Lancées auprès du grand public dans les gares franciliennes, en mars 2020, ces formations se sont développées en interne au sein de la SNCF, à l’initiative de SNCF Mixité. Dans différents territoires sont, en effet, organisées régulièrement des sessions afin de sensibiliser les salariés du groupe.

En raison des contraintes liées à la crise sanitaire, les sessions à distance sont désormais privilégiées. Reposant sur des sondages et des vidéos support, celles-ci sont très dynamiques. L’anonymat qu’elles permettent s’avère précieux, car ainsi les participants et participantes ont la possibilité de poser des questions et d’échanger avec les formatrices de manière confidentielle.

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« Avez-vous déjà été victime de harcèlement ? »

En guise d’introduction, Estelle et Safiatou, les deux représentantes de l’association En Avant Toute(s) qui dispensent cette formation, nous interrogent, avec délicatesse, sur nos expériences de harcèlement. Sans surprise, nous y avons toutes, ici, déjà été confrontées, formatrices incluses.

Les chiffres officiels viennent appuyer cette réalité : 81% des femmes ont déjà subi du harcèlement, « et 100% en Île-de-France », avancent les deux jeunes femmes. Logiquement, au regard de l’affluence, les transports en commun sont le théâtre quotidien de ces situations : 87% des usagères ont déjà été harcelées lors de leurs déplacements en région parisienne.

Le point de départ de Safiatou et d’Estelle ? Les personnes qui ont reçu du soutien dans ces situations - elles sont seulement 20% -  disent les avoir mieux vécues. D’où l’intérêt de sensibiliser le plus grand nombre aux différentes manières d’agir quand on est témoin de harcèlement.

  • 3,5

    millions de voyageurs par jour sur le réseau Transilien

  • 87 %

    des usagères des transports en commun disent avoir été victimes de harcèlement

Des différents types de harcèlement

Très pédagogues, les deux formatrices s’adressent à nous à tour de rôle et nous donnent quelques exemples concrets de harcèlement de rue. Né de l’expression anglo-saxonne « street harassment », ce concept popularisé en France depuis quelques années recouvre, en effet, des situations variées.

En appui de leur présentation, des vidéos courtes et efficaces sont projetées afin d’illustrer les différents types de harcèlement de rue, tels :

  • les compliments insistants
  • les propositions déplacées
  • les regards appuyés
  • le fait d’être suivie
  • les sifflements

Pour certaines vidéos, les formatrices préviennent en cas d’images possiblement choquantes. Ainsi, dans la dernière saynète, on découvre une scène de harcèlement cette fois physique : un homme touche les fesses d’une femme, profitant du fait que le bus est bondé.

C’est l’occasion pour les deux jeunes femmes de rappeler que l’exhibition, la masturbation et les gestes en direction de certaines parties précises du corps sont considérés comme des agressions sexuelles. À ce titre, ils sont passibles d’une amende allant jusqu’à 75 000 euros.

Quelles conséquences pour les victimes ?

Comme le soulignent Safiatou et Estelle, le mot « harcèlement » est employé à dessein ; il exprime le mal-être des victimes confrontées de manière répétée à ces situations très déplaisantes. Autre précision d’importance : « harcèlement de rue », l’expression est incomplète, puisque ces agissements s’observent autant dans les transports que dans des bars, des cinémas, des salles de sport… Bref, tous les lieux publics.

Changer le trajet qu’on emprunte, s’habiller différemment, mettre des écouteurs sur ses oreilles pour montrer qu’on n’est pas disponible, renoncer à une soirée, changer de wagon, rentrer chez soi en taxi plutôt qu’en métro… Les personnes harcelées, majoritairement des femmes, sont contraintes de réorganiser leur vie et ce, au quotidien.

Au moment où les formatrices dressent la liste non exhaustive de ces stratégies d’évitement somme toute assez banales, toutes nous hochons la tête. Chacune d’entre nous y a déjà eu recours, y compris de manière inconsciente.

Safiatou partage avec nous cette anecdote : elle ne prête plus jamais son briquet à un inconnu dans la rue car cette banale demande a trop souvent été le point de départ de harcèlements divers.

Dix minutes ont suffi pour qu’une connivence s’installe entre les participantes. Comme si nous prenions conscience, pour la première fois, des différents impacts – psychologiques, financiers et sociaux – du harcèlement sur nos vies quotidiennes.

86 %

des gens ne savent pas réagir lorsqu’ils sont témoins de harcèlement

Les « 5 D »

Le décor est planté. Safiatou et Estelle entrent dans le vif du sujet : comment réagir face au harcèlement ? Elles détaillent alors 5 stratégies inspirées du travail d’une ONG américaine, Hollaback! : les « 5 D ».

Distraire

Cela consiste à s’immiscer dans une situation de harcèlement. Les stratagèmes sont légion : demander l’heure, ou encore votre direction, laisser tomber volontairement un objet pour le ramasser, etc... pour faire diversion.

Déléguer

Prendre à témoin une autre personne, voire solliciter une figure d’autorité (un agent RATP ou SNCF mais aussi un barman, etc.) pour intervenir est une autre solution possible. En dernier recours, et selon le degré de gravité, appeler la police.

Documenter

Pour fournir des preuves à la victime de harcèlement, vous pouvez filmer ou prendre en photo la scène de loin, à condition de rester très discret. Ces éléments pourront, le cas échéant, appuyer la plainte éventuelle de la personne agressée.

Diriger

De toutes les réactions face au harcèlement, c’est celle qui effraie le plus les gens, en raison des potentielles représailles : s’adresser au harceleur pour lui dire d’arrêter. Bien qu’elle exige du courage et de l’assurance, c’est aussi la manière la plus efficace de mettre fin à ces agissements.

Dialoguer

Si on n’est pas prêt à agir sur le moment, apporter du réconfort à la victime en venant lui parler après coup est aussi une manière d’apporter son soutien.

Comment est née Hollaback!

À l’origine de Hollaback!, un simple blog, créé en 2005, sur lequel les victimes de harcèlement de rue pouvaient échanger et poster des photos de leurs agresseurs. Grâce à une campagne de financement, les fondateurs ont par la suite lancé une application pour smartphones permettant aux utilisateurs, victimes comme témoins, de partager leurs expériences.

Hollaback! organise aujourd’hui des conférences, des projections, des enquêtes ou des manifestations. Ainsi que des formations, comme celle qu’ont suivie les membres d’En Avant Toute(s) qui animent cette session.

En savoir plus sur Hollaback!

« Êtes-vous prêtes ? »

Après avoir détaillé chaque stratégie en nous invitant, à chaque fois, à donner notre sentiment, Safiatou et Estelle nous interrogent : quelle serait notre approche de prédilection ? Les réponses des participantes témoignent de la diversité des personnalités en présence. Fait amusant : nous sommes plusieurs à reconnaître que nous sommes devenues moins timides au fil du temps face à un harceleur.

Le plus important, pour les animatrices, c’est de ne pas culpabiliser si l’on se sent incapables d’agir. « Notre but, ici, c’est de vous donner des méthodes pour que vous vous en serviez de manière instinctive tout au long de votre vie, sans vous mettre en danger. »

À l’issue de cette session, nous discutons librement avec Estelle et Safiatou. Une participante prend leurs coordonnées, car elle travaille avec des adolescents et souhaiterait organiser une formation. Les animatrices se félicitent des échanges auxquels ces sessions donnent lieu : « Le point fort de ce programme, c’est qu’on touche plein de publics différents en gare. » Et même des hommes, qui poussent parfois la porte de la loge.

Les missions d’En Avant Toute(s)

Créée en 2013, l’association En Avant Toute(s) lutte en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes et contre les violences faites aux femmes et aux personnes LGBT. L’association, en pointe sur la prévention des violences sexistes, a initié le premier tchat d’écoute pour les victimes.

Disponible sur le site www.commentonsaime.fr, ce tchat, anonyme sécurisé et gratuit, est ouvert les lundi, mardi et mercredi de 15h à 18h et les jeudi et vendredi de 15h à 20h.

En avant toute(s) mène également des activités de sensibilisation, de prévention et de formation, principalement auprès des jeunes, mais aussi auprès des professionnels et du grand public.

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