Crédit photo en-tête de page : Matthieu Raffard

« La mixité a des enjeux très concrets sur le terrain »

Un réseau en faveur de la mixité est-il vraiment influent au sein d’un groupe de l’envergure de la SNCF ? Quelles actions concrètes sont à mener ? Les hommes y ont-ils un rôle à jouer ? Pour répondre à ces questions, Anne-Sophie Nomblot, nouvelle présidente de SNCF au Féminin.

Publié le | Mis à jour le

Lecture 5 min.

Dix ans que la loi Copé-Zimmermann, imposant la parité dans les conseils d’administration, a été votée. Pour l’occasion, Jean-Pierre Farandou a signé, avec d’autres dirigeants de société, une tribune, dans le quotidien Le Monde, qui appelle à « des objectifs de mixité contraignants à la tête des entreprises ».

Si la SNCF, dont l’écart de salaire brut entre les hommes et les femmes est de 2%, là où il est de 17 à 18% au niveau national, s’en sort convenablement en matière d’égalité salariale, il reste bien des actions à mener. Dans ce combat, SNCF au Féminin joue évidemment un rôle-clef. Arrivée à sa tête en octobre dernier, Anne-Sophie Nomblot nous explique comment le réseau, lancé en 2012 et aujourd’hui le premier en France avec ses 9000 membres, œuvre concrètement pour la mixité et l'égalité entre les femmes et les hommes.

Membre « historique » de SNCF au Féminin, qu’est-ce-qui vous a donné envie d’y aller d’emblée ?

La curiosité, comme beaucoup. Avant, il y a eu ce déclic : la naissance de mes enfants. J’ai commencé à me poser plus de questions, sur les valeurs que je voulais transmettre, ce qui m’a amené à me renseigner sur des sujets comme l’écologie ou la mixité.

Appartenir au réseau vous a-t-il aidée ?

J’ai pu, en effet, participer à des ateliers de développement personnel et aussi, au programme de mentorat. Ambition, équilibre entre vie pro et vie perso, relations professionnelles, lutte contre le sexisme… Les thèmes ne manquaient pas. Le réseau fonctionne comme un cercle vertueux.

C’est-à-dire ?

C’est en abordant tous ces sujets avec SNCF au Féminin que l’envie d’aller plus loin est venue. J’ai nourri mon engagement en lisant et en écoutant des podcasts. J’ai pris davantage conscience de certains enjeux, j’ai eu de plus en plus envie de m’impliquer. J’ai donc participé, en 2017, à un programme pour l’intraprenariat1 mis en place par SNCF au Féminin. Et avec deux collègues, nous avons lancé La Boutique Éco2, pour promouvoir l’économie circulaire au sein de la SNCF. Une aventure qui m’a donné confiance en moi et en mes capacités. J’ai eu le sentiment d’avoir beaucoup reçu du réseau…

Vous avez donc voulu rendre la pareille…

Oui, en devenant ambassadrice du réseau.  Et ce, jusqu’à ce que Francesca Aceto3 me dise : « Pourquoi tu ne deviendrais pas présidente ? ».

Comment jugez-vous l’évolution du réseau depuis sa création en 2012 ?

Quand les premiers réseaux de ce type ont été montés, ils étaient portés par cette volonté : faire prendre conscience aux femmes qu’elles se mettaient, elles-même, des freins à leur carrière. Les initiatives étaient donc articulées autour de sessions de coaching, de mentorat ou d’ateliers de développement personnel. Un programme tourné avant tout vers les cadres. D’ailleurs, 1 femme cadre sur 2 est membre de notre réseau.

En matière d’égalité, il ne faut pas se focaliser uniquement sur les femmes dirigeantes.

Anne-Sophie Nomblot, présidente de SNCF au Féminin

Les agents de maîtrise et d’exécution sont-ils également présents ?

Ils constituent tout de même un tiers de nos membres, un chiffre certes perfectible.

C’est vrai qu’aujourd’hui le débat public tourne beaucoup autour de la place des femmes dans les conseils d’administration, en raison notamment des dix ans de la loi Copé-Zimmermann, ou de la proportion de femmes dans les comités exécutifs. Bruno Le Maire a récemment évoqué un projet de loi sur cette question. Le réseau est évidemment impliqué mais selon moi ce n’est pas le seul sujet. En matière d’égalité, il ne faut pas se focaliser uniquement sur les femmes dirigeantes. Tout ce qui touche à la mixité a aussi des enjeux très concrets au niveau du terrain.

Par exemple ?

Il y a encore des endroits dans les emprises SNCF où il n’y a pas de toilettes ou de vestiaires pour femmes. À la fin de l’année dernière, je suis allée sur un chantier où on ne travaille que la nuit, et, sur les 40 personnes de l’équipe, il n’y avait qu’une seule femme. Je me suis demandé s’il était facile pour elle de s’intégrer à ce collectif. Nous allons lancer sur le modèle de « Tous SNCF4 » une initiative encourageant les établissements à faire leur autodiagnostic sur les sujets concernant la mixité et à se comparer entre eux afin de mettre en place un plan d’action local. Cela permettra d’agir sur des problématiques très concrètes.

Avez-vous des exemples d’actions concrètes menées par SNCF au Féminin ?

J’aime beaucoup l’exemple des tenues haute visibilité, utilisées sur les voies ou dans les technicentres par exemple : un groupe de membres du réseau a travaillé avec le fournisseur pour que des vêtements adaptés à la morphologie des femmes soient fabriqués. C’est le même sujet pour les masques contre la transmission du virus, dont le format n’est pas toujours adapté aux visages féminins. Cela n’a rien de délibéré évidemment, mais c’est assez révélateur : beaucoup d’accessoires essentiels ne sont pourtant pas mixtes. Et puis, dans un registre totalement différent, une autre initiative du réseau me tient à cœur : les ateliers théâtre à destination des alternantes.

C’est une action plutôt surprenante...

C’est l’ambassade Fret qui en est à l’origine. Car, les alternantes représentent une population vulnérable, dans le sens où elles ne maîtrisent pas encore les codes de l’entreprise, tout en cherchant à s’intégrer pour être embauchées. Globalement c’est important de veiller sur les jeunes recrues, de les sensibiliser face à des comportements et des situations qu’elles ne sauraient pas forcément gérer en entrant dans l’entreprise. Il y a encore beaucoup de chemin à faire, de part et d’autre. Avec le mouvement MeToo, on a beaucoup parlé du harcèlement dans les transports, du fait que toutes les femmes ou presque en étaient victimes. Quand on voit le nombre d’hommes qui ont fait part de leur surprise en entendant cela…

Les sujets de mixité ne doivent pas être abordés seulement sous l’angle féminin mais aussi sous l’angle masculin.

Anne-Sophie Nomblot, présidente de SNCF au Féminin

Quel rôle peuvent, justement, jouer les hommes au sein du réseau ?

Sur les sujets de harcèlement au travail, aujourd’hui, on ne peut pas s’adresser exclusivement aux femmes. Les managers sont encore majoritairement des hommes, et ce sont eux qui recrutent, forment, promeuvent, tolèrent ou non une ambiance sexiste au sein de leurs équipes. Ils ne sont actuellement que 18% des membres, il en faut encore plus. Ceux qui sont déjà avec nous sont des précurseurs, des hommes particulièrement altruistes. Nous devons recruter d’autres hommes, car les sujets de mixité ne doivent pas être abordés seulement sous l’angle féminin mais aussi sous l’angle masculin.

Qu’entendez-vous par là ?

Nous avons organisé des ateliers sur la parentalité et, en particulier, sur la place des pères. Je suis, pour ma part, convaincue que tout ce qui participe à l’implication du père dès l’arrivée de l’enfant, à commencer par l’allongement du congé paternité, est essentiel. Car cela favorise une meilleure répartition de la charge dans le couple.

Nous travaillons également sur l’injonction de virilité au sein d’un groupe et sur ses répercussions sur les enjeux de sécurité. J’en ai fait moi-même l’expérience, à l’époque où je suis entrée à la SNCF. Je travaillais à un poste d’aiguillage, et lors de certaines nuits de travail, on m’a proposé de l’alcool fort. J’ai refusé à plusieurs reprises et comme j’étais une femme, et qui plus est, une future cadre, mes collègues n’ont pas insisté. Mais les hommes novices comme moi ont, après un premier refus, fini par se sentir contraints sous la pression du groupe. Il leur fallait boire leur verre de vodka tous les soirs avec les autres. Aujourd’hui, l’entreprise a fait des progrès considérables sur tout ce qui concerne l’alcool au travail, c’est une vieille histoire. Mais c'est symbolique : il faut être très vigilant sur cette pression du groupe, celle où il faut « faire partie de la bande et être un vrai gars ». Certains hommes ne sont pas à l’aise dans cette ambiance sexiste.

Quels sont, selon vous, les enjeux de mixité spécifiques à la SNCF ?

La SNCF porte le poids de sa dimension industrielle. La proportion de femmes y travaillant est proche de celle qu’on retrouve dans les entreprises de ce type, telle l’automobile. Mais ce que la plupart des gens ne savent pas c’est qu’il y a dans le groupe beaucoup de métiers qui ne nécessitent pas de diplômes techniques. Certes, à l’heure actuelle peu de femmes sortent du système scolaire avec des diplômes techniques en poche mais elles peuvent postuler pour devenir conductrice ou travailler à la Suge5 par exemple. Certes, les stéréotypes persistent. Seuls 12% des métiers en France sont vraiment mixtes et l’écart entre les métiers d’extérieur, réservés aux hommes et les métiers d’intérieur, dévolus aux femmes, subsiste encore fortement. Mais il n’en reste pas moins que devenir conductrice à la SNCF, c’est tout à fait possible. Il n’y a aucun impératif d’ordre physique qui empêcherait les femmes d’exercer ce métier. En vérité seuls les horaires pourraient être dissuasifs, c’est en tout cas une crainte plus fortement exprimée par les mères.

Justement comment le réseau SNCF au Féminin aborde-t-il les sujets liés à la vie familiale, etc ?

Lors du premier confinement, nous avons lancé au sein du réseau un lab6, appelé « New ways of working », afin de réfléchir aux manières dont la crise sanitaire avait modifié nos façons de travailler. Cette situation, où les enfants étaient à la maison, a fait s’entrechoquer vie professionnelle et vie personnelle : l’inévitable moment où une réunion est interrompue par l’enfant de l’un ou de l’autre des participants… Ce cas exceptionnel a donc permis d’amorcer au sein du réseau une réflexion sur l'impact de la parentalité, sur le présentéisme, l’organisation du travail, etc.

Avez-vous observé un élan de solidarité au sein du réseau pendant cette période ?

Le seul fait de communiquer au sein du réseau pour partager nos expériences était vraiment bénéfique. Et puis certaines ambassades ont organisé des « cafés-balcons », pour prendre le café ensemble grâce aux outils virtuels. Cela nous a permis de discuter, de vider notre sac et de nous sentir un peu moins seules pendant cette période difficile.

Comment fonctionnent les ambassades ?

Elles sont soit régionales, soit par métier. Elles sont constituées de membres du réseau particulièrement engagées. Les ambassades ont beaucoup de liberté pour organiser leurs événements et favoriser les rencontres sur le terrain. Certaines vont être tournées vers des réseaux externes pour partager des bonnes pratiques, d’autres vont se consacrer à des événements sportifs ou privilégier des ateliers et des conférences. D’autres encore se concentrent davantage sur des interventions en milieu scolaire. Elles s’y rendent pour parler de leur métier et encourager des vocations, comme le fait l’ambassade Matériel. La direction du Matériel est, en effet, l’entité la moins féminisée à la SNCF, et celle qui reçoit le moins de candidatures de femmes. Le but de cette ambassade, c’est donc de casser les stéréotypes liés à l’orientation scolaire des jeunes filles le plus tôt possible.

1 L'intrapreneuriat permet aux salariés de mener un projet innovant au sein-même de leur entreprise avec l’aval de leur hiérarchie. 

2 La Boutique Éco est une plateforme collaborative en ligne permettant aux salariés de la SNCF de faire don d’équipements professionnels dont ils n’ont plus l’utilité. Cette initiative  soutient la politique en faveur du développement durable portée par le Groupe.

Accédez à la Boutique Éco

3 Francesca Aceto a présidé SNCF au Féminin de 2016 à 2020.

4 « Tous SNCF » est le nom du projet d’entreprise lancé par Jean-Pierre Farandou pour fixer les ambitions du groupe sur dix ans.

La Surveillance générale, qui compose la Sûreté ferroviaire de la SNCF, est la police ferroviaire, dont la mission est de protéger, assister et sécuriser tant les voyageurs que le personnel et les biens sur l’ensemble du réseau.

6 Un dispositif interne à une entreprise pour travailler à plusieurs sur des innovations.