Pour que le numérique devienne l’affaire de toutes

SNCF au Féminin lance une nouvelle ambassade afin d’encourager la féminisation des métiers du numérique au sein du Groupe. Rencontre avec Christelle Wozniak et Aurélie Surroca, à l’initiative du projet.

Toujours plus de déséquilibre

Où sont les femmes dans le numérique ? C’est la question qui vient à l’esprit quand on découvre leur représentativité dans l’informatique, secteur pourtant en plein essor : 33% en France seulement. Et cette tendance ne s’améliore guère, bien au contraire, puisque les femmes désertent de plus en plus les filières technologiques. Comment expliquer une telle régression ? Et comment la combattre ? Telles sont les interrogations d’Aurélie Surroca et de Christelle Wozniak, deux salariées de SNCF évoluant dans ce secteur. Dans le cadre de SNCF au Féminin, le duo a donc lancé, au mois d’octobre dernier, SNCF Tech au Féminin, une ambassade dédiée à la mixité dans le digital. Explications. 

« La mixité est un enjeu industriel »

Comment est née cette initiative ?

Aurélie Surroca : Elle est née d’un constat : la mixité régresse dans les filières technologiques. Pourtant, lorsque j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieure à la fin des années 1980, nous étions de plus en plus nombreuses à nous orienter vers les métiers des systèmes d’information, la micro-informatique commençait son déploiement ; ma promotion était alors constituée de 30% de femmes.

Christelle Wozniak : Aujourd’hui, on observe une désaffection des jeunes filles dans ces filières. Il n’y en a presque plus ! Or, les femmes doivent prendre conscience aujourd’hui de l’importance d’être des actrices éclairées de ce monde qui « se digitalise » à vitesse grand V sous leurs yeux, sinon leurs besoins ne seront pas pris en compte. Elles n’y seront pas représentées ou à la marge. Regardez, dans la Silicon Valley, la plupart des applications sont développées par des hommes, blancs et aisés. Et elles sont donc à leur image.

Qu’entendez-vous par là ?

Christelle Wozniak : La plupart des concepteurs vont retranscrire leurs préjugés  en écrivant des lignes de code. Souvent de manière inconsciente. Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec des assistants vocaux qui ont presque tous des voix et des prénoms féminins. D’où la nécessité de rendre l’intelligence artificielle inclusive et diverse.

Aurélie Surroca : J’ai un autre exemple en tête, celui de la reconnaissance faciale : une chercheuse a mis en évidence que tous les logiciels fonctionnent mieux sur des hommes que sur des femmes, et tous sont plus précis sur des peaux claires que sur des peaux foncées.... En se privant de la mixité, et, je dirais même, de la diversité au sens large, on se prive de la réalité du monde.

Comment cela se répercute-t-il dans le monde professionnel ?

Aurélie Surroca : Cette absence criante de mixité dans les métiers du numérique a notamment un impact dans la relation aux clients : on conçoit des services pour des personnes qui nous ressemblent. Et, immanquablement, on prend le risque d’en décevoir certains. D’où la nécessité d’œuvrer en faveur de la mixité et de toutes les diversités. C’est non seulement un enjeu social, mais également un enjeu industriel et économique. 

Avec le mouvement #MeToo, notamment, le débat sur l’égalité a enfin émergé. À nous de nous emparer de cette question dans le monde professionnel.

D’où la création de votre ambassade SNCF Tech au Féminin ?

Christelle Wozniak : À l’origine de ce projet, il y a cette interrogation : « comment se fait-il que les femmes ne soient pas plus impliquées dans cette transformation, y compris dans notre Groupe, alors qu’elles sont tout aussi impactées ? » Notre but n’est pas de chercher les explications à cette absence de mixité. D’autres s’y sont essayées et essaient encore, les explications sont nombreuses, complexes, entremêlées. Notre but c’est de proposer des solutions pragmatiques et de passer à l’action.

Aurélie Surroca : Notre ambition, c’est d’être un levier à l’échelle de l’entreprise. Car aujourd’hui, la transformation numérique touche l’ensemble du Groupe et de ses salariés. Notre première mission consiste à développer la mixité dans les métiers du numérique en favorisant aussi bien les reconversions que les recrutements. Il nous paraît aussi important d’améliorer la mixité dans les instances de direction et de rendre les femmes plus visibles, de mettre en valeur leur talent.

Enfin, à terme, notre objectif est de devenir un observatoire de la mixité des métiers du numérique au sein de SNCF.

C’est-à-dire ?

Aurélie Surroca : Nous voulons être une « mouche du coche », autrement dit, œuvrer pour plus de transparence sur le pourcentage de femmes occupant des postes liés au numérique dans l’entreprise. Aujourd’hui, on évoque 30% de femmes, mais cette proportion est différente selon les secteurs. Le marketing digital, par exemple, est plus féminisé que la cybersécurité (à moins de 10%). Obtenir de tels chiffres est donc crucial si on veut agir sur le long terme.

Christelle Wozniak : Cette transparence et cette modalité d’action sont encouragées aux plus hauts échelons du Groupe. En juin dernier, SNCF est devenu l’un des membres fondateurs de Femmes@numérique grâce à Benoît Tiers (directeur général Digital & Systèmes d’Information du groupe SNCF, ndr). Ce dernier a accepté, dans la foulée, d’être notre sponsor avec Francesca Aceto, présidente de SNCF au Féminin. Tous deux ont envoyé un message fort en souhaitant que cette nouvelle ambassade devienne un observatoire et fasse part régulièrement de l’évolution de la situation.

Quelles actions comptez-vous mener ?

Aurélie Surroca : Nous allons monter des programmes saisonniers thématiques ainsi que des ateliers de sensibilisation au code, aux objets connectés, à la cybersécurité et à la blockchain (technologie de stockage et de transmission de l’information sécurisée, ndr). Nous avons déjà lancé des « coding goûters », lors desquels nous invitons des petites filles dont les parents sont cheminots afin de leur apprendre la programmation.

Christelle Wozniak : Il n’est pas question d’organiser uniquement des débats théoriques. Nous voulons également privilégier la pratique, le geste, bref, le lien entre la main et le cerveau. Notre but, en  montrant qu’il n’est pas nécessaire d’être diplômé de l’École Polytechnique pour fabriquer un objet connecté, par exemple, est de démystifier, faire tomber les fantasmes et les idées reçues sur les métiers de la Tech. 

Aurélie Surroca : Enfin nous allons programmer un certain nombre de conférences, tables rondes animées par des intervenants extérieurs. Il ne faut pas négliger l’importance du « role model » » sur des parcours de femmes inspirantes, internes SNCF comme externes.

Afin de montrer que les femmes ne sont pas moins légitimes que les hommes pour diriger…

Aurélie Surroca : Exactement et même plus. En réalité, elles n’ont pas besoin pour diriger de devenir des hommes, de coller forcément à des stéréotypes masculins trop souvent liés à l’exercice du pouvoir. Il s’agit, ni plus ni moins, de réinventer la notion de leadership. Mais attention, nous ne cherchons pas à mettre les hommes et les femmes dos-à-dos.

Christelle Wozniak : Car les hommes aussi sont victimes de ces préjugés. Si un homme est plus à son aise et plus adroit dans la cueillette des baies, pourquoi l’obliger à chasser le mammouth ?

SNCF Tech au Féminin

Lancé avec le soutien de SNCF au Féminin et de e.SNCF, SNCF Tech au Féminin ambitionne d’être un levier à l’échelle de tout le groupe SNCF. Pour promouvoir les métiers du numérique auprès de toutes. 

À l’origine, deux ambassadrices : Christelle Wozniak, responsable innovation chez SNCF à la direction des opérations des services numériques, et Aurélie Surroca, chargée de mission nouveaux systèmes de mobilité à SNCF Innovation et Recherche.