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« Le train, c’est le dernier endroit où on est tous les uns avec les autres »

Que ressent-on face à un paysage qui défile ? Peut-on faire de « belles » rencontres à bord ? Pourquoi privilégions-nous tant la vitesse ? Dans son recueil, à mi-chemin entre la chronique et l’essai, David Medioni1 nous livre une réflexion humaniste sur le train, ce transport qui nous révèle à nous-même et nous permet d'entrer en contact avec l'autre. Entretien.

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C’est une discussion avec ses enfants, au sujet du Poudlard Express, le fameux train de Harry Potter, qui a inspiré à David Medioni un texte à partir de ses observations lors d’un voyage en TGV. Devant l’écho qu’a rencontré ce bref journal de bord publié sur les réseaux sociaux, le journaliste a eu envie de creuser ce thème dans un livre, qui vient tout juste de sortir : « Être en train - Récits sur les rails ».

Recueil de nouvelles, cet ouvrage combine des saynètes qui évoqueront à chacun des tranches de vies à bord, des réflexions sur notre rapport au temps, et les confidences d’un amoureux du rail. En refermant ce livre plein de tendresse et d’humour, on n’a qu’une envie : sauter dans un train pour être confiné à bord d’une voiture avec plein de gens. 

Comment arrive-t-on à écrire plus d’une centaine de pages sur le train ?

Comme je prends le train au minimum deux fois par mois, je me suis mis à observer mes « frères et soeurs de voyage ». En les regardant, en les écoutant et, parfois, en discutant avec eux, je me suis rendu compte que ces moments partagés racontaient la vie, notre pays et notre humanité. À partir de cette matière riche, pleine d’aspérités, de différences, de rires et de sourires, c’était finalement assez aisé d’écrire. C’est vraiment un lieu où on prend le pouls du pays. Comme une sorte de photographie qui révèlerait à la fois notre état d’esprit individuel et collectif.

Le voisin qui sort fumer, le quiproquo entre passagers pour une place, l’apéro improvisé : on a l’impression d’avoir vu certaines scènes décrites dans votre livre…

C’est du vécu effectivement, à l’exception de la nouvelle se déroulant dans l’Intercités pour Avallon. J’ai bien pris ce train, mais je n’y ai, à mon grand désespoir, pas rencontré mon amoureuse de CM2. Il y a des scènes, dans le lot, qui m’ont été racontées.

Les populations ne sont pas tout à fait les mêmes selon les trains, votre livre le montre bien : majorité de cadres supérieurs dans les TGV, et une proportion inverse dans les TER et Intercités. Pour autant, le train reste-t-il le creuset de la société française ?

Je le crois car c’est probablement le dernier endroit où on est tous les uns avec les autres. Un lieu de brassage social, où l’ingénieur croise l'infirmière qui rentre du boulot. Dans cet espace confiné, on fait attention à son voisin. Parce qu’il y a ce que j’appelle « la bataille de l’accoudoir », parce qu’il n’y a pas de préliminaires à cette relation qui nous lie à lui. C’est donc le lieu où nous faisons l’expérience de l’altérité. Et c’est la promesse d’un enrichissement, pour peu qu’on prête attention à l’autre.

On a tous, en France, une passion clandestine pour le train.

David Medioni

Vous dites au début de votre livre que les Français ont un rapport particulier au train…

On a tous, en France, une passion clandestine pour le train. Certes, il est de bon ton de dire qu’il y a toujours des problèmes quand on prend un train, que la SNCF est mal gérée. Mais en fait, ce n‘est pas vrai, quand on voit le nombre de voyageurs transportés chaque jour et qui arrivent à bon port, et à l’heure… C’est une entreprise qui fonctionne, mais ça fait bien de dire le contraire dans les cocktails. Lors de mes dédicaces en librairie, ou encore sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens m’ont parlé avec passion de leur relation au train,...

Comment l’expliquez-vous ?

Il y a un attachement profond au train et un intérêt fort pour l’histoire ferroviaire française. Nous sommes le premier pays en Europe continentale à avoir lancé une ligne ferroviaire en 1827, entre Saint-Étienne et Andrézieux. Nous sommes aussi le pays qui a inventé le TGV. Donc, non seulement nous avons participé au développement de cette industrie, mais notre territoire s’est construit via ses lignes de chemin de fer et ses gares. L’un des objectifs du livre est justement de rappeler cette passion très française pour le train. Et ce ne sont pas  des incidents ou des pannes mettant parfois notre voyage en l’air qui changent cela.

Et les cheminots ?

Je suis admiratif devant leur engagement et leur éthique. Et puis, disons-le, globalement ils font bien leur job. Il suffit de passer deux heures à la Gare de Lyon et d’observer le nombre de TGV qui partent ou arrivent pour s’en rendre compte. Bien sûr, comme dans toutes les collectivités humaines, et comme dans toutes les grosses structures privées ou publiques, les situations ne sont pas toujours simples. 

L’une de vos nouvelles évoque un voyage dans un train de nuit. Ce type de voyage va-t-il revenir à la mode ?

J’y crois vraiment. Comme beaucoup, je me souviens des trains de nuit de ma jeunesse, et notamment des voyages avec les colonies de vacances, lors desquels se passaient toujours des trucs géniaux... Quand j’ai repris ce train de nuit, j’avais un peu l’impression de faire partie des résistants. Et je crois que ce retour dit notre besoin de questionner notre rapport au temps.

Comme beaucoup, je me souviens des trains de nuit de ma jeunesse, et notamment des voyages avec les colonies de vacances, lors desquels se passaient toujours des trucs géniaux...

David Medioni

Vous écrivez justement : « La modernité, c’est la vitesse », en déplorant nos modes de vies frénétiques...

Est-ce qu'on a besoin d’aller toujours vite ? Moi, j’ai adoré faire ce Paris-Toulouse de nuit. Je préfère voyager ainsi qu’aller à l’aéroport, devoir m’enregistrer, mettre mon sac sur un tapis d’embarquement, etc. C’est plus simple et plus écologique. Et puis, la magie de la nuit se conjugue à celle du train, donc je ne vois pas pourquoi je m’en priverais. Tout ce qui peut nous permettre d’utiliser davantage le train pour re-traverser les territoires et re-créer de l’économie, c’est positif. J’espère vraiment que les lignes de train de nuit vont se multiplier.

Vous regrettez que les gares ne soient plus que des lieux de passage. Votre jugement n’est-il pas un peu trop sévère ?

Ici, je parle surtout des gares TGV en périphérie. L’avantage du train, en général, c’est qu’on arrive en centre-ville. Ce qui n’est pas le cas quand on se retrouve, par exemple, à Meuse TGV. Je comprends leur utilité pour désenclaver le territoire. Et permettre aux gens qui vivent dans des milieux ruraux d’aller plus vite à Paris. Mais il faudrait faire de ces gares des lieux bien plus vivants.

Votre livre fourmille de références littéraires et cinématographiques. Quelles œuvres, selon vous, racontent le mieux le train ?

À mes yeux, « La modification » de Michel Butor est l'œuvre majeure sur le sujet. C’est l’histoire d’un type qui part à Rome en train, un voyage où il doit décider s’il rejoint sa maîtresse et se met en couple officiellement avec elle. Toute sa réflexion, nourrie par ce qu’il observe autour de lui, est sublime. Et puis, bien sûr, le grand classique qui m’a inspiré, enfant, à la fois pour l’intrigue policière et pour le pouvoir évocateur du train, c’est « Le crime de l’Orient-Express » d’Agatha Christie. Enfin, il y a « 6h41 », le roman de Jean-Philippe Blondel, qui est un impressionniste des sentiments. Côté cinéma, je pense en premier au film de Patrice Chéreau, « Ceux qui m‘aiment prendront le train ».

Une partie de votre livre tourne autour des transports amoureux. Le train est-il indissociable de l’amour ? 

Oui, parce qu’il nous révèle à nous-même. Il nous plonge dans une forme d’introspection, ou bien nous met face au reflet que nous renvoient les autres passagers. Et il y a tout ça dans l’amour : le regard sur soi, le miroir que nous tend l’autre, et puis la relation qu’on peut créer avec cet autre. C’est la possibilité d’une rencontre, quand on échange des regards complices avec une femme et qu’on se demande si on va oser lui parler. C’est le désir naissant de deux amoureux qui s’exprime dans un lieu un peu mystérieux, et donc excitant. Et puis c’est le lieu où nos travers peuvent apparaître, et où des disputes peuvent donc éclater… Ces frictions sont aussi au cœur du sentiment amoureux.

Et finalement, quel est votre plus beau souvenir en train ?

C’était dans un train vers Paris, en rentrant de Montpellier. J’étais assis dans un carré de quatre personnes, et j’avais un exemplaire du journal « Le 1 », une édition spéciale sur Romain Gary. En face de moi, une femme un peu plus âgée m’a demandé si elle pouvait me l’emprunter. Par la suite, nous avons eu une discussion passionnante sur Gary et ce qu’il nous avait apporté à l’un et à l’autre. Aujourd’hui, j’échange encore des emails avec cette femme qui habite dans le sud de la France, et on se donne des nouvelles, ou on boit un café quand elle est de passage à Paris. 

1Journaliste et fondateur du magazine « Ernest »

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