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C’est quoi innover à la SNCF ?

Carole Desnost, Directrice de l’Innovation et de la Recherche pour le groupe SNCF, vous présente sa vision du train du futur et de l’innovation multi-facettes1.

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Quels sont vos champs de recherche et d’innovation, et peut-on en déduire à quoi ressemblera le train du futur ?

Alors d’abord le train du futur sera forcément à mettre au pluriel : car les besoins divergent profondément selon les territoires, et c’est une demande profonde des Français. Pour jouer le jeu de votre question, le train du futur sera écologique, autonome et connecté. Et pour l’inventer, nous avons dans nos équipes aussi bien des experts en sciences cognitives que des physiciens, des énergéticiens, des spécialistes de la localisation ou de l’intelligence artificielle. Le résultat est très concret : nous travaillons aussi bien sur l’acoustique en gare, le confort des sièges et « l’habitabilité » des rames, que sur les problématiques globales de fluidité, de sécurité, de ponctualité, de flexibilité. Et bien entendu, d’optimisation à la fois économique et écologique. Les trains du futur seront les bonnes réponses à ces défis-là !

On dit souvent que le train est un mode de transport vert, quels sont les enjeux pour vous de ce point de vue ?

Nous avons des belles marches à franchir, c’est le grand sujet des années à venir. Prenons un exemple : si beaucoup de nos trains sont déjà électriques, comme tous les TGV, c’est un vrai challenge en termes d’innovation industrielle de sortir du diesel d’ici 2035 comme nous nous y sommes engagés. Il faut mixer toutes les solutions technologiques. Trains bimodes, trains hybrides, trains à batterie, biocarburant, hydrogène : alors nous avançons sur tous les fronts. Y compris, dans un autre ordre d’idées, celui de l’autonomie !

Entre métro autonome et Google car, comment penser le train autonome ?

Technologiquement parlant, comme nous fonctionnons en système ouvert et sur longues distances, nous sommes ici bien plus proches de la voiture autonome en termes de complexité. Mais nous avons un potentiel énorme : c’est que nous pouvons mettre une grosse part d’intelligence dans l’infrastructure aussi. Nous travaillons le sujet à plusieurs échelles et à plusieurs horizons de temps, mais ce qu’il faut retenir c’est la finalité : une infrastructure plus intelligente et un train plus autonome, c’est une bien plus grande performance économique et environnementale de tout le système. Et je ne pense pas qu’au fret ou aux grandes lignes : nous avons des projets très prometteurs pour les nouvelles mobilités aussi.

Suivez-vous les pas de vos confrères américains avec l’hyperloop d’Elon Musk et son train façon « tube » ?

Tout-à-fait, cela fait maintenant quatre ans que nous collaborons avec la start-up Hyperloop One. En termes d’innovation, c’est passionnant. Par rapport à nous, on pourrait dire qu’ils sont partis d’une page blanche, ou quasi. Ce n’est pas du train, pas de l’aérien, les technos sont en développement et les usages à inventer : suivre tout cela et collaborer nous permet de nous questionner autrement, c’est clé dans nos métiers. Et puis, quand ce rêve deviendra réalité, SNCF en tant qu’opérateur aura son mot à dire et son expertise à apporter.

Pour nous, l’enjeu c’est de proposer partout des alternatives collectives à la voiture individuelle avec le ferroviaire comme colonne vertébrale.

Carole Desnost, Directrice de l’Innovation et de la Recherche pour le groupe SNCF

Quelles innovations verrons-nous apparaître dans un futur plus proche ?

Le TGV modulaire, dit TGV M, qui circulera en 2024, intéresse déjà beaucoup les Français. Il incorpore des tas d’innovations à des échelles différentes. Mais il y a une autre petite révolution que nous pilotons avec nos partenaires, ce sont les trains hybrides, les trains à batteries, à biocarburants, et les trains à hydrogène. Tous sont « sur les rails ». Pour le train à hydrogène, on vise 2023, et derrière c’est toute une filière qui doit se structurer. C’est déjà demain. Il faut comprendre qu’un train a une durée de vie de 40 ans : nous sommes dans une industrie qui mise sur la durabilité et la transformation en continu, on est loin du scandale de l’obsolescence programmée !

Quelle est votre vision de l’innovation ?

Au XXIe siècle, l’innovation dans le ferroviaire doit être pensée en mode résolument ouvert. Nous devons anticiper les évolutions de société, bien sûr, c’est notre alpha et notre oméga. Mais aussi toutes les avancées technologiques : or notre filière est trop étroite en termes d’échelle industrielle pour s’autosuffire, c’est donc grâce à nos collaborations avec l’automobile, avec le spatial et avec l’international que nous avançons… Mais il y a un 3e pilier : dans notre secteur, innovation rime avec optimisation des coûts. L’innovation frugale, ce n’est pas un vain mot. C’est ce qui nous a guidés quand nous avons proposé de nouveaux modes d’électrification des lignes, qui permettent de réduire à certains endroits les coûts par deux. Globalement, le sujet de la mobilité est très riche en matière d’innovation. Il y a un renouveau des attentes ferroviaires en région, qui est très fertile.

Le TGV modulaire, dit TGV M, circulera dès 2024.

On a beaucoup parlé des « petites lignes », rentrent-elles dans vos champs de recherche ?

Oui, par exemple nous travaillons sur des formats modulaires, plus légers, des concepts de micro-gares et de modules connectés pour les zones rurales et périurbaines. L’enjeu c’est de proposer partout des alternatives collectives à la voiture individuelle avec le ferroviaire comme colonne vertébrale. Nous tenons à une vision de l’innovation qui est multi-facettes et qui nous projette dans notre siècle.

Quelle est votre vision de femme dirigeante dans ces secteurs plutôt masculins ?

En tant qu’ingénieure, dans l’automobile avant d’entrer à la SNCF, j’ai toujours évolué en environnement masculin. Ma conviction, c’est que les femmes ont une vraie place à prendre dans l’innovation. Ici, nous avons des ingénieurs et ingénieures, des chercheurs et chercheuses, des designers à parité. Sans caricaturer, elles aiment le changement, elles sont orientées-solutions, elles n’ont pas peur de la remise en cause et du parler-vrai, elles ont aussi une gestion souvent humaine de leurs équipes qui en font de bonnes managers. Et puis elles ont besoin de donner du sens à leur travail. Notre gros challenge est souvent d’arriver à concilier vie professionnelle et vie personnelle. Et d’oser !

1 Interview réalisée par le magazine Chut, dans le numéro 3.