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Lucie Borleteau : « Comme disait François Truffaut, les films avancent comme des trains dans la nuit »

Dans « Chanson Douce », la réalisatrice Lucie Borleteau a choisi d’inclure des scènes de train qui ne figuraient pas dans le roman de Leïla Slimani. Elle nous explique ce choix, tout en revenant sur la richesse visuelle du monde ferroviaire et sur son propre rapport aux trains. Rencontre.

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Qu’est-ce-qui vous a conduit à écrire des scènes se déroulant dans un RER ?

Quand on adapte un livre aussi précis que celui-ci, on doit faire des choix. Par exemple, on a décidé d’occulter tout le passé de l’héroïne, de Louise, qui est très fouillé dans le roman. Mais sans raconter toute son histoire, on avait à coeur de lui donner un ancrage sociologique.

Je vis à Paris depuis 15 ans. Ce mouvement pendulaire entre la banlieue et Paris me paraît essentiel. Il concerne des millions de personne et induit une différence de classe sociale très forte. Dans le roman, ces voyages quotidiens illustrent explicitement le déclassement de Louise. J’aimais également l’idée qu’on découvre l’endroit où elle vit de manière progressive dans le film. On s’imagine qu’elle rentre dans une banlieue éloignée où elle a un petit pavillon. Alors qu’en fait, elle habite dans un endroit quasi-insalubre. 

D’où le train qui fait le lien entre ces deux mondes…

Je voulais filmer un train parce que c’est très visuel, très cinégénique. Ces scènes apportent du mouvement, et c’est important dans un film avant tout mental, qui parle de la folie. Je pense à un plan en particulier : elle est sur le quai, dans ses pensées, et le RER passe devant elle. Ce train confère une puissance à cette scène par ailleurs très statique. 

Et cela me permet en outre d’ancrer le personnage de Louise, qui est incarnée par Karin Viard, donc une actrice très célèbre, dans une foule d’inconnus. Pour qu’on puisse croire à son personnage. 

Je ne voulais pas qu’on juge ou condamne Louise. La filmer dans un train, c’était donc une manière d’être avec elle dans son quotidien. On peut s’identifier à elle, parce que nous sommes une majorité à devoir prendre les transports en commun pour nous déplacer. C’était une manière d’en faire un personnage humain, pas seulement un monstre qui tue des enfants. 

C'était la première fois que vous tourniez dans un train ?

C’était la première fois que je filmais un train dans des conditions professionnelles. Ce qui m’a plu, c’était de tourner en situation. On a fait venir des figurants parce que je voulais voir les gens de près, mais c’était bien de pouvoir faire monter l’équipe à bord d’un wagon, pour prendre les choses sur le vif. Ça a apporté quelque chose de l’ordre du documentaire. 

Comment s’est passé le tournage ?

On a dû changer de train en cours de tournage à cause d’une affiche publicitaire qui ne devait pas apparaître à l’écran. Puis le train suivant a eu du retard… Donc c’était un peu chaotique, mais je ne me suis pas sentie bousculée. Faire un film, c’est accepter la force des événements, la météo, etc. Et puis on a beaucoup tourné en huis clos, donc, à chaque fois qu’on était à l’extérieur, c’était bien de se laisser saisir par ce qu’il se passait… 

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Vous avez un exemple ?

Nous n’avions qu’une demi-journée pour tourner. Nous étions pris par le temps. Dans l’idéal, on aurait aimé attendre le coucher du soleil, capter une certaine lumière. Mais les choses se sont enchaînées plus vite que prévu et nous avons tourné la scène en fin d’après-midi…   Et finalement, il y a cette scène montrant Louise en train de rêvasser à son retour de vacances et ce rayon de soleil inattendu sur son visage. On n’aurait jamais capturé cette lumière-là si on était montés plus tard à bord du train, comme prévu. Donc on a fait notre miel de ce tournage un peu bousculé. C’était joyeux. 

Connaissiez-vous la ligne E, sur laquelle vous avez tourné ?

Quand je suis arrivée à Paris, j’habitais au-dessus de la station Magenta. La ligne E, que je prenais pour rejoindre la ligne 13 et aller à la fac de Saint-Denis, venait d’ouvrir et elle me paraissait très moderne. Donc je la connais bien, mais je ne l’ai jamais empruntée jusqu’au bout, pour rejoindre la banlieue, comme Louise. Comme dans le livre, j’ai tenu à ce qu’on ne sache pas où elle va quand elle prend le train pour rentrer chez elle. Le point le plus important, au fond, c’était de montrer que de moins en moins de gens issus de classes modestes peuvent habiter à Paris. 

Quelles scènes de train au cinéma vous ont particulièrement marquée ?

Dans « High Life », le film de Claire Denis, il y a ce plan exceptionnel. Son film raconte le sort de réprouvés, envoyés dans une sorte de prison dans l’espace. Ces derniers évoquent à mes yeux un grand pan de l’imaginaire américain : les « hobos », ces vagabonds qui sillonnaient le pays en montant dans les trains de marchandises. Et donc lors d’un flashback, on voit les visages de ces jeunes gens abîmés, à la dérive. Et soudain, il y a ce plan de train qui fonce, comme s’il vous fonçait dessus. On a l’impression qu’une catastrophe va arriver. 

Mais avant cela, il y a Hitchcock, évidemment. Chez lui, les trains créent de l‘angoisse et du suspense, car ce sont des lieux fermés. Cela me fait penser à ce film coréen dément, « Le Transperceneige », qui est également un huis clos. Ce n’est pas pour rien qu’il y a eu un nombre incalculable de films avec des trains, c’est magnétique, les caténaires qui se croisent, les rails qui défilent… Ce qui est fou, c’est que les rails évoquent visuellement la pellicule, c’est toujours ce mouvement. Comme disait François Truffaut dans « La Nuit américaine », « les films avancent comme des trains dans la nuit ». 

Quel est votre rapport personnel au train ?

J’adore prendre le train ! Je trouve que les trajets en train sont des moments privilégiés. Je peux travailler, ou alors être pleinement avec mes enfants quand je suis avec eux : leur faire la lecture, jouer, etc… C’est pour moi quelque chose d’assez heureux. 

J’aime aussi les longs voyages. J’ai fait un voyage en Transsibérien jusqu’à Vladivostok et je ne me suis pas du tout ennuyée. C’est un temps suspendu, qui peut même être très précieux : on peut regarder un film, lire, écrire…

Je regrette qu’il y ait de moins en moins de trains. Des gens sont empêchés de se déplacer car l’essence est trop chère. Ils auraient moins de problèmes s’il y avait encore des trains qui passaient près de chez eux. J’aimerais vraiment que la transition écologique change ça, permette de rouvrir des gares et de relancer des lignes. 

Vidéo : CHANSON DOUCE – Bande-annonce officielle – Karin Viard / Leïla Bekhti (2019)